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constantin fotinas: le fondateur

Il nous est difficile de vous parler de Constantin Fotinas – comme cela l’a toujours été d’ailleurs –, car, habituellement, lorsque l’on parle d’une personne qui se distingue dans un domaine quelconque, on se réfère exclusivement à son œuvre, sans égard à sa personne.

Il ne s’agit pas ici seulement d’un maître exceptionnel dont les mains ont créé des chefs-d’œuvre tout en ayant un caractère difficile, mais d’un homme qui a choisi, comme objet de son travail, sa propre personne et sa vie, et dont la théorie et la pratique sont en parfaite harmonie. Un homme-action, parmi heureusement plusieurs autres encore, qui était ce qu’il disait. Il poursuivait la recherche de Soi, l’Éducation des Profondeurs, comme il la nommait lui-même, plus que les prix, les honneurs, les éloges, les distinctions et la reconnaissance sociale.

Pourtant, pour des raisons de communication – et parce qu’encore attachés à une conception newtonienne des choses -, nous ne vous parlerons pas seulement de Constantin Fotinas, l’homme. Nous mettrons en évidence quelques aspects de sa vie afin que vous vous formiez une vague image de ce que signifie d’être un homme du troisième millénaire, un homme quantique, l’homme qui a transcendé la personnalité.

     l’homme

Constantin Fotinas est né au Caire, en Égypte, le 29 août 1930, et il est décédé le 13 octobre 2003.

Grâce à ses parents, Christodoulos et Efdokia Fotinas – tous deux nés à Samos, ils se sont rencontrés au Caire - Constantin et sa sœur Chrysanthy ont eu une enfance belle et « douce », comme il le disait lui-même.

Dès son plus jeune âge, il était évident qu’il était un enfant particulier, ce qui a été démontré plus tard par son œuvre. C’est sans doute pourquoi son maître insistait pour dire que son nom n’était pas Fotinas, tel qu’inscrit sur la carte d’identité de ses parents, mais Fotinos, comme on l’a l’appelé en Grèce (le mot fotinos en grecque veut dire lumineux).

C’était un esprit curieux, un infatigable chercheur, un chercheur de la vie et des lois qui la régissent. Révolutionnaire pacifique et avant-gardiste en ce qui concerne les nouvelles idées, il éveillait la sagesse de la profondeur de ses élèves, laquelle il reflétait. Et on le vivait encore plus intensément lorsqu’en son absence nous nous étions « conformés » sans le vouloir au «connu» et qu’avec sa seule présence, il le renversait. Il était à la fois maître et élève. En tant que maître, quand «le sol était fertile», il plantait la graine, s‘agenouillait à côté et priait jusqu’à ce qu’il la voie pousser et fleurir. En tant qu’élève, grâce à la vision nette qu’il avait, il saisissait nos moindres changements et apprenait de nous et de chaque instant de notre développement.

C’était un homme qui, bien qu’il nous guidât par son mode de vie, n’a jamais voulu qu’on l’appelle Maître ou Sage. Car il savait qu’il était un homme ordinaire. Et il savait comment nous guider en nous suivant. C’est pour cela que nous l’avons suivi. Nous lui avons fait confiance et nous l’avons choisi pour qu’il soit notre guide, notre maître, notre inspirateur, l’homme avec une parenté au-delà des liens du sang. En distinguant en lui des traits dont nous disposons, nous aussi, il nous a aidés à les reconnaître en nous-mêmes. Nous avons vu un homme dans toute sa masculinité manifester librement et abondamment des qualités féminines : la tendresse, la reconnaissance, la compréhension, la compassion, l’unité, toutes des caractéristiques que l’on attribue habituellement aux hommes qui ont dépassé la bipolarité tout en vivant encore dans le monde matériel.

     le scientifique

Il a achevé son éducation fondamentale au Caire et est ensuite venu à Athènes pour des études universitaires. Il voulait devenir acteur « de la rue », mais la vie l’a entraîné vers d’autres disciplines. À titre d’exemple, mentionnons : la criminologie, le cinéma, l’ethnographie.

Ses études et ses recherches l’ont conduit à son grand amour : les sciences de l’éducation.

Dès le début de sa carrière professionnelle, il a vite compris qu’il ne lui serait pas possible de passer sa vie à contester en tant qu’avocat. Il s’est alors intéressé au cinéma. Avec Irène Calcanis, il a dirigé l’École supérieure de cinéma qui fonctionnait avec l’approbation du ministère de l’Éducation d’où sont sortis de grands réalisateurs grecs. Cette merveilleuse aventure, où il a appliqué expérimentalement les pédagogies modernes à l’art du cinéma, l’a conduit au modèle de l’école devenu plus tard le Café-École.

Constantin Fotinos a consacré la plus grande partie de sa vie professionnelle à l’enseignement. Docteur de l’Université de Paris-Sorbonne en ethnographie (doctorat d’État), il a été professeur universitaire et chercheur de 1965 à 2000. Il a d’abord enseigné à Paris, à la Sorbonne et à l’Université de Nanterre, où il a participé à l’équipe de recherche de Jean Rouch. En 1969, il est devenu professeur à la Faculté des sciences de l’éducation à l’Université de Montréal, au Canada, spécialiste aux services de l’UNESCO en matière de communication et de relations humaines, conseiller du ministère de l’Éducation du Québec, conseiller à la disposition de la Banque mondiale, conseiller à la disposition de l’ONU pour les droits de l’Homme. Il a fondé et dirigé à l’Université de Montréal le Laboratoire de recherche «Café-École» et à Athènes, l’organisme «Constantin Fotinas – Café-École». Les recherches de Constantin Fotinas sont vite devenues connues internationalement avec, comme résultat, la création de laboratoires «Café-École» dans plusieurs universités comme Berkeley (États-Unis), Poitiers (France), Constantine (Algérie) et au Sénégal.
Il a collaboré étroitement avec l’Institut Alfred Adler, devenue aujourd’hui «Adler School of Professional Psychology» située à Chicago.

Malgré toutes ses distinctions scientifiques et la reconnaissance sociale qui en découlait, il continuait à dire que le travail principal de l’homme est de se connaître soi-même, de connaître son Soi et de trouver sa place dans l’Univers.

Un jour, quelqu’un lui a demandé : «Monsieur Fotinas, quel est votre métier?» Il a répondu : «Constantin Fotinas.» «Non, je n’ai pas demandé votre nom. Quel est votre métier?» Et il a de nouveau répondu : «Constantin Fotinas. Savez-vous à quel point c’est un métier difficile?!»

     l’explorateur – le chercheur

Il a cherché partout dans le monde et a beaucoup voyagé dans le cadre de sa vie professionnelle pour étudier en profondeur les traditions et les sciences. La méthode scientifique expérimentale et l’observation sont devenues son mode de vie quotidien, et il partageait avec nous tous les résultats de ses recherches. Voilà le chercheur de vie.

Il nous a raconté ses voyages en Afrique où il faisait de la recherche sur les rites sacrés des indigènes qui accompagnaient leurs morts. Un jour, il aperçut une femme, cachée derrière un arbre, qui l’écoutait très attentivement. Impressionné par cet événement, il l’a invitée à s’approcher et lui a demandé : «Que cherches-tu?» Et elle a répondu humblement, en l΄anglais qu΄elle connaissait: «I love me best, when I with you» (Je m’aime plus quand je suis avec toi). Cette indigène a reconnu en Fotinas la dimension divine de l’amour qui élève l’homme et le met à la place qui lui appartient.

Il a étudié plusieurs traditions : chrétienne orthodoxe, bouddhiste (à Tokyo et à Kyoto), taoïste, l’hindouisme, celle des Lapons et d’autres tribus d’Afrique en faisant des recherches sur place. À l’époque où il s’est occupé de la tradition chrétienne orthodoxe, il a souvent visité le Mont Athos et ses articles sur la «Pratique de l’Ascétisme au Mont Athos pour l’instruction des enseignants» sont connus au Canada et en Grèce. Et ses expériences de toutes ces traditions sont rapportées dans ses livres.

Il était un amoureux de la vie, à un point tel qu’il était devenu un avec elle et qu’il est enfin devenu lui-même la vie.

     l’ecrivain - le conteur

Nous ne vous parlerons pas ici de Constantin Fotinas, l’écrivain. Vous trouverez ses œuvres en détail dans le catalogue de nos éditions.

Ici, nous voulons vous parler de Fotinas, le conteur, celui aux lèvres de qui nous étions suspendus chaque fois qu’il commençait à exposer une nouvelle théorie, parce que nous savions qu’un conte commençait encore. La théorie des quanta, par exemple, une théorie incompréhensible pour la plupart de nous, devenait à travers ses mots un conte imaginaire, une histoire quotidienne et totalement compréhensible pour nous, non-initiés de la physique. Une histoire d’amour où quand l’amant appelle son amour, celle-ci répond immédiatement et «étreint celui qui l’étreint».

Pour lui, tout était une histoire d’amour. Les relations entre parents et enfants, entre mari et femme, avec les collègues au travail, notre relation avec la nature, la société, l’éducation, la politique, l’Univers, pour lui tout était des relations amoureuses. Et c’est cette voie qu’il nous ouvrait à travers ses contes qui étaient tous démontrés scientifiquement. Il était le scientifique par excellence qui a uni les sciences et les traditions.

Sa vie, son œuvre et ses rêves, il les a partagés avec Maria Fotinas.

     ce que l’on dit sur constantin fotinas et son œuvre

constantin fotinas
par andré morin
dans la revue de l’université de montréal

«L’éducateur est “l’Homme entre le Ciel et la Terre”, il facilite la Voie des êtres et des choses et pratique la Grande Éducation, celle des profondeurs qui donne la vie et protège, et celle plus utilitaire qui porte et donne forme. » Voilà comment Constantin Fotinas décrit l’éducateur dans Le Tao de l’Éducation, et c’est bien ce qu’il est pour moi qui le connais depuis juin 1973 alors que nous commencions à cheminer ensemble à la Faculté des Sciences de l’Éducation. Maintenant à l’aube de la retraite, son itinéraire de personne engagée et facilitatrice de créativité et de qualité de vie va se continuer dans un Village universitaire, «Ulysse»...
Le grand humanisme de Fotinas vient aussi d’être reconnu avec sa mise en nomination récente à un prix international 2, The Right Livelihood Award, qui consacre une vision et un projet contribuant à rendre la vie sur notre planète ouverte et globale, riche d’espérance pour soigner les maux sur la terre et stimuler la réflexion sur les valeurs fondamentales de l’humanité.

La Faculté a autrefois reconnu ce grand pédagogue qu’est Constantin en le recrutant au Centre audio-visuel de notre université où il reflétait, à travers ses œuvres cinématographiques3, la transparence des valeurs humaines, exprimant une théorie de l’extension qui lui a toujours été chère, celle du prolongement de la personne humaine et de ses valeurs dans la technologie.

Quel enrichissement pour moi de m’associer à lui pour fonder un Groupe d’études sur les systèmes ouverts en éducation (GÉSOÉ). C’est dans ce cadre que Constantin a été l’âme inspiratrice de nos multiples recherches sur les valeurs d’autonomie et de réciprocité dans une pédagogie ouverte où le s’éduquant est au cœur du modèle. Les méthodes expérimentales qui, à l’époque, étaient de rigueur pour le jeune docteur que j’étais, ne pouvaient d’aucune façon répondre à la vision holistique de la pédagogie du modèle Fotinas. Il nous a fallu explorer de nouvelles avenues. Forts de nos expériences et de connaissances réciproques en ethnographie, nous avons inventé une anthropopédagogie qui allait nous permettre d’évaluer d’une façon ce que vivaient et ressentaient ceux qui se prenaient en main et cherchaient à leur tour à devenir des éducateurs modernes utilisant les technologies pour animer des projets éducatifs dans leur milieu scolaire.

Toujours soucieux de mettre la personne humaine au cœur de la pédagogie, Constantin s’intéresse aux structures cognitives de l’étudiant universitaire, peu importe le contenu de la matière, que ce soit dans la production de films pédagogiques ou dans la formulation d’une problématique, il est important pour lui que l’éducateur se connaisse et se connaisse bien, car la Grande Éducation doit conduire à une Harmonie suprême entre l’Éducation des Profondeurs et l’Éducation Utilitaire. C’est ainsi qu’il crée plusieurs cours dont le plus couru, le plus populaire et le plus apprécié s’intitule Méthode d’animation et technologie éducationnelle. Ce cours communément appelé Café-École est le fruit de longs débats dans les corridors, dans nos résidences mutuelles et dans nos réunions du GÉSOÉ (1979). Constantin n’a pas craint de lancer et l’idée et la réflexion afin d’acquérir ce concept, de le raffiner et de faire du Café-École un succès qui ne s’est jamais démenti. La grande caractéristique de ce nouveau cours consiste à permettre à l’étudiant éducateur de connaître sa logique privée et son style de vie afin de mieux respecter le style, la logique et l’autodétermination des jeunes.

La popularité du Café - École ne s’est jamais démentie autant à l’éducation continue de la Faculté d’éducation permanente qu’au Centre de formation continue de notre Faculté et dans de nombreuses institutions en France et en Grèce. Rayonnement d’autant plus grand pour notre institution que ces personnes à l’étranger étaient inscrites à l’Université de Montréal. Ces prestations ont alimenté de nombreuses publications en Grèce et une des plus célèbres, Ulysse n’a jamais voyagé, sera bientôt publiée en français. Un livre intitulé Le Café-École de quartier, une révolution non violente en éducation sortira bientôt des presses des Éditions Écosociété. Ce livre prolonge la pensée du Tao de l’éducation, l’œuvre synthèse de notre collègue.

Malgré tous ces travaux de recherche sur les systèmes ouverts, sur les structures cognitives et sur la pédagogie ouverte, ce praticien chercheur a été capable de remplir une foule d’autres tâches administratives dont la direction de la section de technologie éducationnelle de 1985 à 1988, des directions de thèse et de mémoire et la participation à des comités tel celui du 1er cycle en technologie éducationnelle durant de nombreuses années.

Je crois que les collègues qui l’ont approché et les étudiants qui ont participé à ses cours se rappelleront la qualité de sa communication. Tous ont été étonnés par l’étendue de ses connaissances, sa culture, son attitude constante d’encouragement et sa manière extraordinaire de valoriser les étudiants et les étudiantes. On se souviendra également de la générosité de ses explications, de son approche clinique cohérente avec sa préoccupation de respecter chaque personne individuellement dans son cheminement. Chez Constantin Fotinas, chaleur, simplicité, compétence générosité et esprit de recherche peuvent se résumer en trois mots: AMOUR DES AUTRES.

  1. Il s’agit d’une subvention de 4 millions de dollars canadiens.
  2. Ce prix international sera décerné à Stockholm en Suède en Suède en 1998 et      comprend une somme en argent pour honorer un projet humanitaire     spécifique.
  3. Qu’on pense au film «Je m’universifie» par exemple.

     l’éducation face au syndrome de l’abondance

Par Yves Dubé
Les carnets
LE DEVOIR, D-6, 26 mai 1990

Quand Montaigne se demandait comment il se faisait que les petits enfants de France, si gracieux dans leur prime jeunesse, devenaient si insupportables en avançant dans la vie, il préparait royalement la voie à Jean-Jacques Rousseau.

En effet, le célèbre philosophe du dix-huitième siècle, lui, accusa directement ses semblables en proclamant, ce que nous savons tous, d’ailleurs, que l’homme naît naturellement bon, c’est la société qui le corrompt. On a, depuis, beaucoup ergoté sur cette position pédagogique en la traitant de «révolutionnaire». Mais a-t-on vraiment évolué vers une solution au problème posé par un retour réaliste et positif vers les principes éducationnels permettant d’espérer la préservation du caractère initial de l’homme ? Pour ma part, je me permets d’en douter, surtout quand je réfléchis à la situation sociale actuelle. Il ne serait pas exagéré de conclure que nous «évoquons» en pleine absurdité pour ne pas qualifier autrement le désastre dans lequel nous vivons. Cette affirmation me paraît pouvoir s’appliquer malheureusement à la grandeur du monde occidental.

La sagesse viendrait, elle, de quelque part d’autre dans le monde ? Je ne le crois pas. Il faudrait vraiment faire montre d’une ignorance totale ou d’un aberrant aveuglement pour ne pas se rendre compte que les Sages sont partout et que, dans la mesure où leur pensée se rejoint dans une Suprême Vertu commune, ils se retrouvent en des principes universels, impérissables. Mais leur détermination est si profonde qu’ils n’entreprennent aucune lutte, aucune bataille, aucune croisade, sachant que leur véritable triomphe viendra de lui-même, des Profondeurs de la Nature humaine quand l’homme décidera de refaire son Unité essentielle.

C’est dans cet esprit «essentialiste» que Lao Tseu écrivit son maître–livre, le Tao te King. Cette œuvre éminemment inspirée devait d’abord illuminer tout le monde asiatique et ensuite éclairer la marche de l’homme à travers l’univers. Encore fallait-il que l’être humain accepte de remettre en question un certain nombre de données auxquelles il accordait une importance qui, bien que fondamentalement accidentelle, lui paraissait absolue. (C’est d’ailleurs ainsi chaque fois qu’on perd le sens de la relativité...)

On imagine assez facilement que le Tao te King suscitât des adhésions réfléchies chez des millions d’adeptes qui acceptèrent de changer radicalement leur mode d’existence pour ressentir en eux l’Harmonie du Grand Ensemble.

Constantin Fotinas vient de colliger ses réflexions sur le maître-livre appliquées au domaine de l’éducation, sous le titre Le Tao de l’Éducation. Comme les liens de sa pensée sont tissés avec une remarquable adresse, en même temps qu’avec une rigueur en tout point définitive, il est impossible d’en résumer le contenu sans en altérer les composantes. Toutefois, il ressort assez clairement que le mépris le plus total dans lequel il tient «l’Éducation du profit» le rapproche de la pensée des auteurs spirituels les plus féconds. Pour lui, il existe «une Grande Éducation» dont découle «l’Éducation des Profondeurs» qui veille à l’économie de «l’Éducation Utilitaire».

En faisant de la simplicité, de l’économie et de l’utilité les trois vertus indispensables à l’Éducateur, il cherche à définir les qualités des Maîtres qui peuvent inviter «les apprenants» à fuir l’indignité des individus – lesquels sont adeptes de l’éducation du profit – et à prendre conscience de la Valeur Suprême qui habite tout homme qui, après avoir fait le vide purificateur, cherche en lui – selon les lois intrinsèques de sa nature – les composantes de la Grande Éducation.

Pensée idéale pour les uns, magique ou rétrograde, voire réactionnaire pour les autres. Qu’à cela ne tienne, la synthèse de «l’inné» (les trois corps : physique, psychologique et spirituel) ne se fait que très lentement dans les ondes silencieuses de la recherche intérieure des forces vives et dans la pensée fixée sur cette Unité construite sur «l’invisible, l’inaudible et l’impalpable». L’auteur nous prévient que si cette unité est si «obscure vue d’en haut», elle devient «très éclairée vue d’en bas», dans les profondeurs du vide procréateur que tout homme doit ressourcer. Quand on pénètre dans ce monde, on commence à mieux saisir le paradoxe dangereusement vivant qu’est l’homme.

Comme tout livre de Vie, Le Tao de l’Éducation mérite plus qu’une lecture habituelle ou simplement intéressée. Il s’impose qu’on y revienne souvent, y puisant sagesse et réconfort avec la foi bien vive qu’on ne pourra jamais en épuiser les bienfaisantes leçons.

Affrontant la surabondance dans laquelle nous vivons et qui crée un aveuglement dans la matière - quand ça ne va pas jusqu’à la nausée des profondeurs ou tout bêtement jusqu’au goût de la mort prématurée -, la volonté de refaire un monde mieux équilibré et selon les lois de la nature - de cette nature si chère à Montaigne, à Jean–Jacques Rousseau ou à Lao Tseu - active nos papilles gustatives grâce à une odeur aussi harmonique qu’inespérément édénique.

     constantin fotinas: portrait

par guylaine fortin

Éducation • Formation et enseignement •Chronique • Publiée dans Petit Monde le 17 décembre 1998 • Volet : Parents et familles

Une tête bien pleine et un cœur débordant de tendresse, tel est Constantin Fotinas. Professeur à la Faculté des sciences de l'éducation de l'Université de Montréal pendant près de 30 ans, il a enseigné à ceux et à celles qui enseignent à nos enfants aujourd'hui. Il rêvait de transformer l'école profondément, de la rendre plus ouverte, de lui enlever les infrastructures qui la paralysent. C'est pourquoi, même à la retraite, il continue de revendiquer «une révolution non violente en éducation».

Ce vieux professeur amoureux des êtres et de la vie n'a pourtant rien du «révolutionnaire» conventionnel. Il est un être humain dans toute la grandeur que ce terme comporte. Il parle simplement, il ose, il bouleverse, toujours animé par sa «douloureuse passion pour l'éducation». Dans son plus récent livre au titre évocateur, «Bavardages d'un vieux prof avec son petit-fils*», Constantin Fotinas se raconte, alternant anecdotes, contes et explications scientifiques, sur un ton de confidence et de complicité. Pour lui, «l'éducation ne doit pas servir à produire des êtres dociles que les autorités peuvent facilement contrôler, mais des êtres épanouis, libres, résistants, non violents, capables de penser par et pour eux-mêmes».

«Quand il se sent libre, l'être humain fait des miracles»

Constantin Fotinas est une sorte de vieux sage. Voyageur dans son monde intérieur et extérieur, il a consacré sa vie à la vision d'une vie meilleure pour l'être humain avec, comme boussole, l'amour et la liberté. «La responsabilité des parents et des maîtres est de pousser l'enfant pour qu'il trouve ses propres réponses», dit-il. «L'école devrait être un environnement ouvert dont la priorité est de permettre à tous ses membres de se connaître eux-mêmes et de s'aimer eux-mêmes pour ensuite aimer les autres ainsi que l'école.» D'ailleurs, Constantin Fotinas nous rappelle, à l'instar d'Adler, que «l'homme qui est en paix avec lui-même a naturellement le désir et la volonté d'apprendre».

Né au Caire, en Égypte, Constantin Fotinas a été un petit garçon heureux. Sa vie, avec sa sœur et ses parents grecs, avait des allures de paradis. Il se souvient des histoires que lui racontait son papa : «Ah ! la belle voix de mon père - quelle douceur! quelle force! - cette voix est gravée dans toutes mes cellules, elle résonne encore à mes oreilles, et cela, jusqu'à la fin de mes jours ! » Sortir du paradis n'a toutefois pas été facile. La réalité du monde extérieur était si différente de la réalité de son petit univers familial, qu'il avait très peur de s'y aventurer... Mais l'aventure en valait la peine si on en juge par le rôle qu'il a joué dans les milieux de l'éducation, autant au Québec, en Grèce, en France, que dans plusieurs pays en voie de développement. «Tout ce que j'ai fait dans ma vie me vient de mon enfance», ajoute-t-il. «C'est pourquoi je dis qu'il ne faut pas agir seulement sur les enfants. Les enfants sont beaucoup plus forts qu'on pense. Les adultes, eux, ils ont besoin d'aide. Et en les aidant, ce sont les enfants qui vont en bénéficier...»

Créateur du concept du «Café-École», qui est basé sur un «système ouvert en éducation» et sur ce qu'on a appelé la pédagogie «sauvage», Constantin Fotinas rêve encore de renouveler l'école aujourd'hui. Mais pas avec les réformes qu'on intente... «L'école, en tant que fonction sociale, a survécu à tous les changements sociaux et politiques, et cela, pendant des siècles. Ceci démontre sa validité et son importance comme fonction. Elle correspond à un besoin humain fondamental: l'éducation. L'anthropologie, ajoute-t-il, nous enseigne que l'espèce humaine est le produit le plus original de l'univers, mais un produit inachevé. De sa naissance à sa maturité, l'homme a besoin d'un encadrement par son groupe d'appartenance pour développer toutes ses capacités physiques, psychologiques et mentales. L'éducation prend en charge une grande partie de cette responsabilité, c'est pourquoi elle est si importante dans notre monde. Et c'est pourquoi il faut la réinventer, la remettre à la mesure de l'être humain.»

Constantin Fotinas qui a étudié le droit, la criminologie et l'ethnologie avant d'en venir à l'éducation, a aussi été cinéaste, en France, puis au Québec. Les Claude Jutras, Jean Rouch, Jean Mitry et Michel Brault ont été ses complices. Avec le concours de ce dernier, il arrive à Montréal où il se sent immédiatement chez lui. «Je cherchais depuis longtemps une culture francophone capable de m'accepter comme un des leurs. Ici, j'ai cessé d'être un immigrant!» Grâce au cinéma, il recrée la vie telle qu'il la souhaite, car, dit-il, il n'a pas encore la force de changer les choses dans la vie réelle. Il enseigne le film éducatif à l'Université de Montréal et s'intéresse toujours davantage à l'être humain et aux conditions nécessaires pour son fonctionnement et son bonheur. Il cesse de réaliser des films quelques années plus tard, car il sent le temps venu d'agir directement sur la vie pour mieux la comprendre et essayer de la changer. «Je voulais pétrir la réalité, non plus la fiction», conclut-il.

La réalité, Constantin Fotinas la vit dorénavant dans le regard tendre d'un petit-fils aux yeux châtains...

*BAVARDAGES D’UN VIEUX PROF AVEC SON PETIT-FILS. Une révolution non violente en éducation. Constantin Fotinas. Éditions Écosociété, Montréal, 1998, 278 pages.

     prise de vue par jean - claude boudreault

Il y a plus de dix ans, j'étais fier de réaliser deux vidéos avec ceux que je considérais comme les meilleurs cameramen et les meilleurs preneurs de son du Québec. Je les avais rencontrés individuellement et je les avais interviewés pour en tirer des leçons nécessaires et inoubliables. Aujourd'hui, plusieurs principes directeurs qu'ils ont avancés sont encore applicables. Au sujet de la prise de vue, je vous livre comment l'un de nos plus illustres cameramen, Michel Brault, exploite la lumière; en hommage à un très grand pédagogue visionnaire, Constantin Fotinas, j'ai le goût de reprendre ses idées sur la manipulation de la caméra.

     Respecter la lumière ambiante naturelle

Au niveau de l'éclairage, quand on doit filmer - pour compléter ce que j'ai écrit plus haut à ce sujet - les cameramen nous disent de respecter la lumière ambiante et de ne jamais tenter de tout éclairer. Avec l'image animée sonore tout autant qu'avec l'image fixe, il faut conserver les ombres, car elles communiquent de l'atmosphère, une vraisemblance que le spectateur reconnaît plus ou moins inconsciemment.

Michel Brault, qui est pour plusieurs le plus grand cameraman québécois, m'expliquait qu'il lui arrivait souvent, lorsqu'il devait tourner à l'intérieur, de ne pas changer l'éclairage existant mais de l'augmenter. Ce qu'il faisait, il remplaçait les ampoules de la maison par des ampoules plus fortes, par exemple il changeait les 40 watts pour des 100 ou des 250 watts.

Il prétendait qu'en procédant comme cela, les personnes filmées gardaient plus facilement leur naturel parce que c'était l'éclairage qu'elles connaissaient bien, dans lequel elles évoluaient quotidiennement.

     Faire corps avec la caméra jusqu'à devenir son      domestique

Je me souviens comme un précieux souvenir des démonstrations que donnait un maître à penser au niveau du maniement de la caméra, Constantin Fotinas, professeur en Technologie éducative à l'Université de Montréal. J'assistais à ses démonstrations comme un enfant ébloui devant ce qui paraissait si clair et si évident à l'enseignant qu'il était. Je crois avoir assisté une bonne vingtaine de fois à son exposé sur le maniement de la caméra. À la fin, je n'y allais plus pour apprendre des notions nouvelles mais par déférence pour ses connaissances et sa manière si passionnée de nous les donner; en fait, j'y allais par plaisir.

Si je savais qu'il donne encore aujourd'hui des démonstrations sur le maniement de la caméra, je pense que je me présenterais à l'improviste et que je me ferais très petit pour l'entendre du premier au dernier mot. Rares sont les moments dans notre vie où l'on côtoie de grands maîtres qui croient aussi fortement en la pédagogie; encore plus rares sont les jours où ils nous donnent ce qu'aucun cours ou aucun livre ne nous donnera jamais parce qu'ils ont passé des années de réflexion à assimiler ce qu'ils nous livrent avec un enthousiasme et une simplicité hors du commun.

Je l'entends encore avec son mauvais accent français, ses essoufflements mêlés de palpitations et son regard si lumineux et si perçant. «Il faut tenir sa caméra comme une colombe. C'est-à-dire... c'est-à-dire la serrer assez entre ses mains pour qu'elle ne parte pas et pas trop fort pour qu'elle étouffe. La caméra doit devenir entre vos mains une gentille petite colombe.»

Et là il s'emportait comme s'il avait voulu souder la caméra à notre corps:

- La caméra doit s'appuyer partout sur votre corps. Il faut créer le maximum de points d'appui si on veut faire une bonne image. En connaissez-vous des points d'appui? Quelqu'un en connaît? Oui, le nez. Plus il est gros, meilleur c'est. Comme moi. Je remercie mes parents... Regardez ce qui se passe quand je colle la caméra sur mon nez. C'est du solide. Ensuite, quoi d'autre? Oui, l'arcade sour... sourRrcillaire. Excusez mon mauvais français, il y a des mots que je ne prononce pas tous les jours. Donc, le front, le bas du front, l'arcade. Regardez comme la caméra a l'air d'être bien...
- Vous voulez dire la colombe...
- Il a compris! C'est ça. Regardez comme elle n'a pas le goût de partir. Elle a fait son nid avec mon nez et mon front. Plusieurs caméras peuvent être mises sur l'épaule. Autre point d'appui pour la colombe. Maintenant attention, écoutez bien, c'est important. Il faut garder les deux yeux ouverts avec la colombe, pourquoi? Comprenez bien le sens de la question. Vous enregistrez avec votre caméra, votre œil et toute votre attention est dans le viseur, pourquoi devez-vous garder les deux yeux ouverts?
- Pour surveiller la colombe.
- Non! C'est peut-être une bonne blague, mais ce n'est pas ça.
- Pour ne pas tomber avec la colombe.
- Voilà. Voilà. Il a trouvé. Nous devons marcher avec la caméra, quand nous faisons un plan séquence par exemple. Nous devons savoir très vite s'il n'y a pas une poubelle ou un précipice autour. Il faut se déplacer avec sûreté mais encore plus. Oui, encore plus, il faut préparer le cadrage qui va suivre. Si nous ne trouvons pas ce que nous allons cadrer par la suite il vaut mieux arrêter la caméra, mais il est facile avec les deux yeux ouverts de préparer mentalement le cadre et le mouvement suivant. Par exemple, un individu qu'on ne voit pas dans le viseur lève la main pour poser une question. Vous le voyez avec votre deuxième œil. Alors, brillant comme vous êtes, vous cadrez cette personne juste avant qu'elle pose sa question. C'est pas beau, ça? C'est comme si vous saviez à l'avance ce qui allait se passer. C'est ça, être un cameraman, sentir et saisir les êtres, les actions plus que de faire un cadrage qui soit le plus esthétique possible.

Et là, il faisait une pause sans prévenir personne. Comme un félin, il se lissait les moustaches, fixait ses étudiants l'un après l'autre, sans rien dire comme s'il cherchait à évaluer dans leurs yeux l'impact de son message. Puis, les pieds éloignés du corps, les genoux pliés, le dos courbé, il marchait devant la classe avec un fracas volontaire glissant un pied après l'autre. Après cinq minutes de cet exercice démonstrateur, il poursuivait son exposé:

- Apprenez à marcher comme le singe. C'est la démarche idéale du cameraman parce qu'il se transforme en ressort. Avez-vous observé les premiers pas de vos enfants? Comme le singe, ils font un S avec leur corps. Avec ce S ils amortissent les secousses lorsqu'ils posent le pied par terre. Oui, je sais, vous avez l'air très ridicule, surtout quand vous reculez, mais le résultat, lui, n'est pas ridicule. Vous en êtes fier. Car le meilleur trépied pour la caméra, c'est le corps humain. Vous êtes devenu un trépied intelligent qui devine et précède l'action juste avant de l'enregistrer... Qu'est-ce qu'un cameraman peut être de plus?»

Je remercie ce grand pédagogue pour ce qu'il m'a appris et pour ses discours sur le maniement de la caméra où je suis devenu, plus d'une fois, je pense, du moins je crois, une caméra vivante avec deux yeux ouverts placés non pas sur un I mais sur un S, deux yeux exorbités qui gardent précautionneusement une colombe sans l'étouffer dans une cage improvisée avec ses dix doigts.

introduction de constantin fotinas à une de ses conférences

par charalampos stathakis

néphrologue, directeur de l’unité de Rein artificiel à l’hôpital populaire d’athènes

À l’époque difficile où nous vivons, Constantin Fotinas nous incite, d’une façon personnelle mais adaptée aux besoins actuels, à retourner à l’homme entier, à la créature aimée de Dieu, à un Adam nouveau, le seul moyen pouvant nous faire revivre la foi en nous-mêmes.
Constantin Fotinas… l’esprit curieux… grand initié de l’éducation et de l’enseignement… il cherchait à trouver, en lui-même, le paradis perdu. Il essayait d’ouvrir des brèches dans sa coque humaine où il pourrait s’enfoncer pour découvrir les pierres précieuses d΄ une existence inconnue. Le plus surprenant est que, dès le début de cette descente dans l’abîme de lui-même, des élèves l’ont suivi, sans y être obligés, parce que tous sentaient que cette descente était aussi une ascension. Il était un enfant qui reste ébloui devant la merveille de l’univers, devant la merveille de l’homme, de chaque homme».
Présentation du livre de Constantin Fotinas Ulysse n’a jamais voyagé au Centre culturel d’Athènes
Par Constantin Georgoussopoulos
professeur philologue écrivain, critique de théâtre

«...je dois en commençant avouer mon infirmité. Je n’avais pas eu, jusqu’à maintenant, la joie de connaître personnellement Constantin Fotinas...

...(Ulysse n’ a jamais voyagé) est vraiment un «livre-surprise» en ce sens qu’il parvient à mêler d’une manière, on pourrait dire, sobre, toute l’histoire des idées, d’Homère, de qui il puise son symbole central, à Platon, jusqu’aux philosophies anthropocentriques les plus avancées.
En même temps, ce livre dépasse aussi tout cela. C’est une quête personnelle. Une expérience de vie, un art de vivre».


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