naissance du café-école ou comment démolir un mur
ATTENTION! Tous les éléments historiques sont INCONTESTABLEMENT INEXACTS ! Voici pourquoi ils sont véridiques!
Tant de fois je suis remonté dans le temps. Je me rappelle les détails encore et encore. Je ne distingue plus ce qui est vrai de ce qui m’appartient. Je repense à cette époque avec joie, une joie profonde. Des images, des discussions, des événements me reviennent en mémoire. Lorsque je suis à Montréal et que j’en ai l’occasion, je retourne sur la rue Saint-Denis et je visite la pizzeria où nous nous sommes assis. Je me souviens de notre petite table : la dernière, à gauche, au bout du trottoir, une table ronde.
Nous étions trois : moi, Bernard – un de mes anciens étudiants, un collègue à la Faculté–, et Juan, un éducateur au Venezuela qui a obtenu son diplôme de maîtrise avec moi. Pendant que nous attendions l’énorme pizza que nous avions commandée en buvant un coca-cola, j'ai pris mon stylo et, comme j’en ai l'habitude, j’ai griffonné sur la nappe de papier qui était devant moi. Nous cherchions le nouveau sujet de notre recherche. La discussion s’est enflammée et c’est alors que j’ai écrit, en lettres majuscules, les mots : CAFÉ-ÉCOLE.
J’ignore si c’est moi qui les ai écrits ou s’ils se sont écrits d’eux-mêmes. Je sais seulement que lorsque nous les avons vus, nous sommes restés muets tous les trois, quelques instants, ou peut-être un plus long moment. Une fois revenus à la réalité, nous avions le sentiment que quelque chose d’important venait de se produire. Mon ami Bernard, que j'aimais beaucoup, a pris mon napperon et nous a demandé de le signer. Il l’a plié et me l’a remis. Notre pizza est arrivée et nous avons mangé tout en discutant comme si rien ne s’était passé, mais… nous sentions que quelque chose avait changé. Ce napperon se trouve dans les archives du laboratoire Café-École.
Je désire vous parler de cette naissance, mais je ne distingue pas la vérité de la fiction. Chaque fois que je la raconte aux gens de mon entourage, je ne parle que de ma « logique privée ». Les faits sont-ils tels que je les ai décrits ou les ai-je construits par la suite ? Ou sont-ils construits à partir de ma logique privée et c’est pourquoi ils lui ressemblent tellement ? Mais quelle importance?
Quelques mois après avoir terminé sa maîtrise, Juan est reparti au Venezuela en nous faisant la promesse d’une fidélité et d’une collaboration éternelles. Il s’en est allé sans laisser de traces. Il ne nous a jamais écrit. Il a disparu. Je me souviens encore de lui avec beaucoup d’affection. Je suis certain que lui aussi se souvient de nous. Il était très tendre et chantait d’un air triste, en jouant de la guitare, la chanson sud-américaine Guantanamera. Ce n’est pas possible qu'il n'ait pas été bouleversé par ce moment que tous les trois avons partagé. C'était son œuvre à lui aussi.
Bernard était comme un frère. Pendant les premières années du Café-École, nous étions très proches. Nous partagions nos joies et nos craintes. Peu de temps après, Renée, Manon et Gisèle se sont jointes à notre équipe. Mais Bernard était un être à part. Immigrant français, enseignant de talents, il avait une belle forme de pensée. Et surtout, il m’était cher.
Ce jour de printemps, quand nous sommes allés manger une pizza sur la rue Saint-Denis, était en mai 1978. Il faisait très chaud à Montréal. Nous avions travaillé à l’université, du matin jusqu'à 3 heures de l’après-midi, sans relâche. Avec les autres membres de l'équipe de recherche, nous avions terminé le rapport et ramassé tous les papiers – documents, tableaux – d'une recherche qui avait duré huit ans. Notre sujet, « Les systèmes ouverts en éducation », était basé sur un modèle que j'utilisais depuis 1965, alors que j'enseignais à l'Université de Paris. Ce modèle, connu sous le nom de « Modèle Fotinas », avait commencé à intéresser le milieu scientifique international, avant mon arrivée au Canada, en 1969.
André Morin, un collègue remarquable et lui aussi chercheur à l'Université de Montréal, m'avait proposé d’entreprendre une recherche sur mon modèle et d’établir un laboratoire de recherche sur les systèmes ouverts. Cette aventure a duré de 197O à 1978. Nos conclusions étaient publiées et nous arrivions maintenant à la fin. André a entrepris une nouvelle recherche sur « l'Enseignement supérieur populaire » et j'ai commencé à être fasciné par la « facilitation » en tant que fonction pédagogique. J'ai donc décidé d'y travailler. Savez-vous pourquoi?
Même un système éducatif ouvert comme mon propre modèle, qui proposait une organisation et un fonctionnement d'enseignement et d’apprentissage démocratiques, ne pouvait réussir à transformer un cours en un acte pédagogique démocratique. La différence entre la démocratie assurée par le système et la démocratie expérimentée pendant l'acte pédagogique était très grande. Bien que la démocratie comprise dans un système pédagogique ouvert soit considérablement plus grande que celle comprise dans un système traditionnel fermé, cela ne me satisfaisait pas et je ne pouvais pas y rester.
La question qui a émergé et a commencé à me tenailler concernait autant l’écart entre le système ouvert et l'acte pédagogique lui-même que le degré de démocratie. Et, à mon avis, ce degré était grand.
La question contenait la réponse. Il en est toujours ainsi quand la question est essentielle. Et cette réponse disait : « Peu importe la quantité de démocratie qu’un système pédagogique propose, le degré de la démocratie expérimentée durant l'acte pédagogique dépend principalement de la capacité des gens (étudiants-enseignants) à la remodeler et à l’investir dans l'enseignement et l'apprentissage. » En d’autres mots, les gens ne pouvaient pas vivre démocratiquement même quand le système le permettait.
C’est ainsi qu’est apparue la première série de questions de ma recherche : «Qui est l'enseignant/l'étudiant démocratique? Quelles sont les habiletés démocratiques fondamentales? Et comment pouvons-nous les développer?»
Le Café-École était né.
J'ai invité les collègues et les étudiants inscrits aux études supérieures et j’ai proposé à ceux qui le désiraient de travailler avec moi dans ma recherche. Une équipe s’est ainsi créée et, dès les premières conversations, le projet a commencé à prendre forme. Cependant, quelque chose manquait. Quelque chose me dérangeait. Quelque chose d’essentiel. Et cela m’est apparu clairement l’après-midi où nous sommes allés manger une pizza, Bernard, Juan et moi, quand j'ai tracé les mots CAFÉ-ÉCOLE sur mon napperon en papier. Et voici ce que j'ai vu!
Une recherche ayant pour objet la démocratie dans la classe et la formation des enseignants qui l'appliqueraient ne pouvait se réaliser au moyen d'une méthodologie expérimentale quantitative, puisque, par nature, une telle méthodologie est autoritaire. Il y a incompatibilité. Pas plus que la formation des enseignants à une pédagogie démocratique ne peut se réaliser au moyen d'une didactique autoritaire, comme celle qui prévaut actuellement dans les écoles. Il y a encore incompatibilité. Les mots CAFÉ-ÉCOLE illustraient la didactique libre et la méthode de recherche phénoménologique qualitative que nous allions suivre. Alors seulement j’ai été rassuré.
Nous avons donc nommé CAFÉ-ÉCOLE le laboratoire de recherche fondé cette même année (1978), ainsi que la méthode éducative que nous allions utiliser. Le mot « École » désigne le cadre et les buts donnés à l’ensemble du projet, et le mot « Café », la liberté, la voie démocratique dans laquelle tout devait être fait. Et j'ai aimé ce nom « provocateur » : dans un domaine scientifique où tout doit être nommé avec des mots pompeux, officiels, nous n'utilisions pas « des termes sérieux ». N’étais-je pas en droit d’être très heureux?
Nous nous sommes séparés pour l'été en nous promettant de réfléchir et de préparer quelques textes concernant la recherche et la méthode. Au mois de septembre, nous reprendrions systématiquement le travail. Les entretiens que j'ai eues, à Athènes, avec Maria, qui, à mon avis, est une pédagogue d'une grande expérience et d'une grande valeur, m'ont permis de clarifier davantage les choses, de sorte que, quand je suis retourné à Montréal, j'étais fin prêt.
En septembre 1978, j’ai annoncé à la Faculté des sciences de l’éducation notre intention de créer un nouveau laboratoire, un nouveau programme et une nouvelle méthode de formation des enseignants. Nous avons même osé annoncer la première démonstration publique pendant cette même année universitaire. Quel courage, mais quelle folie aussi!
Autour de notre table de discussion, je revois encore Bernard, Manon et Renée, trois étudiants qui ont fait leur maîtrise avec moi et alors inscrits au doctorat, mon collègue et ami Gabriel La Rocque, un scientifique remarquable, ex-doyen et fondateur de notre Faculté, et d’autres étudiants plus jeunes. De temps à autre, quelques collègues se sont joints à l'équipe et ont participé à nos discussions. Une dynamique s’est développée autour de nous, cette même dynamique rencontrée chaque fois que j'ai proposé des projets audacieux : beaucoup d'intérêt et d’encouragement, mais aussi la peur de l’inconnu. Plus le projet avançait, plus les gens autour de nous se faisaient rares.
Vers la fin de janvier 1979, nous étions prêts pour la première démonstration publique. Dans une lettre adressée à la direction de notre Faculté, j'ai présenté les résultats obtenus avec notre méthode et j'ai demandé les moyens (espace classe, collaborateurs et budget) pour réaliser nos projets. La démonstration présenterait un cycle didactique de la méthode sous forme d'un séminaire intensif qui durerait un week-end. Professeurs et étudiants le suivraient de façon volontaire. Les résultats seuls feraient la démonstration de la qualité de notre travail.
J'ai alors écrit le premier texte officiel du Café-École – son Manifeste – intitulé : « Café-École : Pour une libération systémique de l'acte d'apprendre ». J'ose dire que c'était un beau texte, rigoureux, qui reflétait la foi et l'amour partagé par ce premier groupe de travail. Ce texte se trouve dans les archives du laboratoire, à Montréal.
À cette époque, je lisais un petit livre très original, illustré et écrit par Yona Friedman. Il avait une couverture verte et s’intitulait : Comment vivre avec les autres, sans être maître ni esclave. On y parlait, bien sûr, de la communication. Je l'ai alors proposé comme le « Livre vert » du Café-École, le « Livre blanc » étant la première description d'un projet proposé pour discussion et le « Livre vert » (ou toute autre « couleur »), la forme finale de ce projet. Pendant des années, le « Livre vert » – le texte de Friedman – nous a suivis dans toutes nos démonstrations publiques. Parmi les objets pédagogiques de notre coin « exposition », il occupait toujours le premier rang.
Au début de février, le doyen de la Faculté me convoqua pour me rappeler combien on m’appréciait, mais, en ce qui concerne la démonstration publique de notre nouvelle expérience, nous devrions attendre encore un peu... pour des raisons économiques ! Il m'a demandé, discrètement, pourquoi je voulais une salle de classe vide avec des coussins pour s’asseoir par terre, pourquoi une cafetière électrique, des rafraîchissements, des fruits et des beignets, à quoi pouvaient servir un système de son et des haut-parleurs, et ce que je ferais avec des effets spéciaux d'éclairage. J'ai répondu à toutes les questions. Il a semblé comprendre, mais... je devais attendre un peu... Il fallait trouver les fonds ! Il était désolé que la Faculté soit la cause du retard de nos projets.
Je me rappelle encore les mots sortant de mes lèvres avec une douce stabilité et un profond respect : « La facultè été pour moi un soutien inestimable dans mes travaux de ces dix dernières annèes, et je ne peux que dire “merci”. Ne soyez pas désolé, car, de toute façon, nous ne retarderons pas nos projets. La démonstration aura lieu cet hiver, comme prévu. Je suis seulement venu m’informer si nous allions le faire avec la Faculté ou de notre propre chef. Nous aurons tout le temps voulu pour discuter de ce qui arrivera plus tard. Peu importe si, cette fois, cela s’avère impossible, nous aurons d'autres occasions d'être ensemble.»
À la fin de février, j'ai contacté Jean Garneau, un grand ami et mon collaborateur depuis les premières années de ma carrière à l'Université. Connu internationalement comme photographe scientifique, il a travaillé avec moi sur des tournages cinématographiques et nous avons gagné – avec Zarmine Torossian au montage – le premier prix du film éducatif au festival de Toronto (ne me demandez pas en quelle année, j’ai oublié !). Cette fois, c’était pour autre chose que je l’invitais avec Bernard. Tous deux avaient une grande connaissance de l'architecture, ayant construit eux-mêmes leurs maisons. Je les ai amenés au rez-de-chaussée d'une belle maison de trois étages que j'avais achetée quelques années auparavant. J'utilisais cet espace comme bureau personnel. Une grande maison, avec des pièces spacieuses et de hauts plafonds, de larges fenêtres grandes et une immense cuisine.
Mes amis ne comprenaient pas ce que je voulais. Je leur ai montré deux grandes pièces séparées par un mur et je leur ai annoncé : « L'expérimentation du Café-École aura lieu ici. Est-ce possible d’abattre le mur sans démolir la maison ? Pouvons-nous aussi agrandir l’entrée de la cuisine ? » « C’est possible », ont-ils répondu d'une façon très naturelle.
C'était au début du mois de mars. Jean est arrivé à 9 heures du matin avec ses deux filles, âgées de 13 et 15 ans. Bernard était accompagné de sa femme, Gisèle, et de leur jeune fils, Vladimir. Il avait apporté un coffre à outils. Nous buvions un café quand quelqu'un, du magasin d'à côté, nous a livré trois poutres et d'autres matériaux.
À 11 heures, nous avons commencé à démolir le mur. C’était la première fois de ma vie que je démolissais un mur. Très souvent, après toutes ces années, je me suis assis dans cette pièce en me rappelant ce jour. Depuis, la maison a été rénovée et quand les architectes ont proposé de reconstruire le mur, j'ai refusé poliment : « Non, non... J’ai des raisons personnelles, sentimentales... »
Je me souviens, nous étions tout blancs de plâtre – cheveux, visage, cils, barbe (tous les trois portions une barbe à cette époque). Les femmes étaient dans le même piteux état. Nous en avons ri aux larmes tout en continuant à démolir le mur sans relâche.
Mais la grande vérité vint de la bouche du petit Vladimir. Bien qu’âgé de tout juste trois ans, il travaillait avec nous et était, lui aussi, dans le même état pitoyable. De temps en temps, il s’approchait de nous, le marteau à la main, il nous regardait et éclatait de rire. Un peu plus tard, il nous a fait un dessin représentant ce fameux jour. Pendant quelques années, ce dessin est resté accroché dans mon bureau. Maintenant, il se trouve dans nos archives, à Montréal, avec les photos des différentes phases de la démolition : d’abord, le mur entier ; ensuite, les premiers coups de marteau et enfin la première ouverture, un trou de cinquante centimètres de diamètre. Quand j’y pense, je pleure. C’était fait ! C’était fait!!
Que de souvenirs depuis ce jour : les coussins que nous avons fabriqués; les couvertures que Gisèle avait cousues, utilisant de vieux tissus ; les tasses en terre cuite apportées par Manon ; la cafetière électrique, pour cinquante personnes, achetée par Renée ; les cendriers que nous avons faits nous-mêmes ; la décoration ; les tableaux d’affichage accrochés aux murs donnant les consignes pour les expériences et leur analyse ; les textes tapés et photocopiés ; les invitations, les annonces à l'université. Ô combien belle, combien douce est la vie ! Sa douceur me comble!!!
Que puis-je dire d’autre ? J'ai devant moi cette invitation où il y est écrit : « Première expérience québécoise du Café-École. Sujet : La facilitation ou l’éducation vécue d’une autre façon. Dates : les samedis 24 mars, 31 mars, 7 avril. Endroit : Café-École, 367, rue Édouard-Charles, Montréal. » Et le message d'invitation – devenu un classique depuis lors : « Vous êtes bienvenus pour un café. Vous pouvez participer ou observer. Nous allons jouer ensemble et réfléchir. Nous allons vivre ensemble et réfléchir. Et peut-être découvrirons-nous ensemble quelque chose sur nous-mêmes, sur les autres, sur la vie, sur l'éducation.»
Au bas de la page, il y avait la date : mars 1979. Le Café-École était né. Durant ces samedis, les premières voix et, mieux encore, les premiers rires du Café-École ont résonné. Parce que c’était la joie et le rire.
En juin de cette même année, pendant le Colloque sur la pédagogique universitaire tenu à l'Université de Montréal, auquel assistaient 1 500 professeurs et 45 000 étudiants et où l’on présentait les réalisations importantes de l'année sur le plan pédagogique, nous étions officiellement invités, à la place d’honneur et avec, à notre disposition, tout ce dont nous avions besoin pour notre présentation. Durant les trois jours du Colloque, l'équipe de travail a fait l’analyse de 110 logiques privées des gens qui étaient intéressés.
Le mur était tombé!
Malheureusement, il était impossible de conserver ce mur dans nos archives, à Montréal...
Du livre de Constantin Fotinas :
DEVELOPEMENT METAPHYSIQUE DE L' HOMME volume 1, 2e édition
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