quelques réflexions sur héraclite
Par Constantin Fotinas
«La pensée d'Héraclite ressemble à l'âme d'Hamlet, tout le monde la comprend mais chacun d'une façon différente et de sa propre façon». Cette phrase de O. Spengler (1938) résume magistralement l'œuvre de ce philosophe qui est probablement le plus grand et le plus singulier des Sept Sages de l'Antiquité grecque. Est-ce le discours, si on peut le qualifier ainsi, de ces grands Sages qui est polysémique dans son fond et dans sa forme, et qui rend tout effort d'interprétation probable ? Il nous offre une lecture et une compréhension probabilistes.
Dans un premier contact avec les éléments de ce discours, on se croirait dans un laboratoire de physique des particules : en observant les vapeurs d'une chambre de Wilson, on aura la conviction quasi mystique que le discours est un être vivant. C'est l'indétermination et l'incertitude. Son discours détient la nature fondamentale des choses. Les lois de la logique formelle ont éclaté. C'est une gigantesque danse de l'esprit, une danse des éléments où chaque mot du texte se replie et se déplie pour composer un holomouvement à l'image et à la ressemblance de l'holomouvement universel. Il y a un incessant repliement/déploiement de sens. Ce discours-tourbillon dispose d'une certaine structure dans le flux d'un fluide en mouvement. On doit alors se laisser emporter par le tourbillon pour découvrir le sens du sens. Sens-énergie et matière ne font qu'un. Ce même discours est son propre sens. Il s'agit d'un texte purement quantique qui témoigne de la rencontre d'Héraclite avec l'essence de la réalité, la réalité telle quelle. Et si, comme il le dit, « tout s'écoule », son discours s'écoule aussi. Il est comme le fleuve qu'on ne peut traverser deux fois. À chaque lecture, il est un discours nouveau. Son texte ressemble au soleil : « nouveau chaque jour ». Cela rend son approche difficile.
Héraclite n'est pas obscur comme les études le qualifient. J'aime beaucoup le sous-titre de cette édition d'Héraclite « La lumière de l'obscur ». Dans sa rencontre avec la Pure. Conscience, il est habité par ce grand désir qu'ont tous les sages de nous « communier » - et non pas de nous communiquer - leur expérience mystique. Il est l'être qui a « touché la lumière dans la nuit, la vie dans la mort, étant mort à lui-même ». Si son discours peut refléter son expérience, il ne peut être un discours réflexif. Rédigé dans le dialecte ionien, une langue accomplie dont les éléments linguistiques reflétaient la pensée philosophique de l'époque, ce langage se heurte à une expérience mystique qu'on ne peut pas nommer. Comment faire éclater les règles qui gèrent une langue et un langage sans détruire la communication même ? Que transformer : la grammaire, la syntaxe, le vocabulaire, la rhétorique ou les autres éléments constitutifs?
Héraclite attaque d'abord la rhétorique et nous livre un message en fragments sous forme d'apophtegmes, d'aphorismes, de maximes, de préceptes, et toute tentative de replacer ces fragments dans un ordre logique et thématique n'a jamais donné du sens. Ainsi, l'ordre traditionnel de l'édition classique de H. Diels et W. Kranz (1951) a été retenu, car il permet le traitement de chaque unité séparément en établissant des corrélations entre des fragments qui contiennent la même problématique. On doit transcender le fragment pour venir en communion avec « l'harmonie secrète » de son discours, mais cet effort revient au lecteur et peut rendre le texte « obscur » pour quelqu'un de non initié. Heraclite a-t-il jamais rédigé un livre complet, un discours structuré facile à lire et à comprendre ? J'en doute fort puisque même à l'intérieur de chaque fragment une ambiguïté plane.
Son style linguistique est un style lapidaire, d'une plasticité et d'une économie maximales, plus facile à l'écoute qu'à la lecture. Facile à mémoriser, il appartient à la tradition orale. Disons que l'écriture de l'époque sur les rouleaux de papyrus, en colonnes parallèles, en lettres majuscules, sans séparation entre les mots et sans ponctuation, rend la lecture très difficile, du moins pour le lecteur moderne. De plus, la rédaction utilise très peu les conjonctions, et encore moins la ponctuation. Le contenu sémantique lui-même de ces fragments est souvent éclaté. Ceux-ci rappellent les koans du bouddhisme zen rinzaï. Le message n'est pas géré par une logique opératoire.
Héraclite, tout comme les grands sages et les grands scientifiques de notre temps, était à la recherche d'un nouveau langage capable d'exprimer et de décrire les expériences mystiques, ce contact avec la Pure Conscience. Si le langage habituel peut exprimer et décrire nos expériences rationnelles d'une façon quasi parfaite et tracer ce qui peut être nommé, il n'a cependant aucun pouvoir sur ce qui ne peut être nommé. Le « rhéomode » de David Bohm était une sérieuse tentative de création de ce nouveau langage, sans toutefois avoir donné de résultats.
Disons alors que les aphorismes d'Heraclite ne sont que des signes, des indicateurs qui désignent tout simplement ce qui ne peut être présenté. C'est le visible qui désigne l'invisible, le doigt qui montre la lune et qu'on qualifie d'obscur parce que ce doigt ne contient pas la lune. Notre erreur consiste à se concentrer sur le doigt. Notre approche ne devrait donc pas être discursive et réflexive mais plutôt méditative. Seule cette méditation peut nous conduire à l'harmonie secrète de son message. Communiquer avec ces fragments constitue un pur processus initiatique. Ainsi, nous toucherons à la lumière dans la nuit, à la physis et au logos.
Heraclite, dont l'apogée se situe environ 500 ans av. J.-C, a vécu à l'époque d'une grande transition de l'évolution de l'espèce humaine. Cette période a marqué le passage d'un paradigme à un autre, un changement radical de la vision du monde et de la vie. Si nous acceptons l'hypothèse que l'évolution de l'humain n'est que l'évolution de sa conscience, alors une transition majeure marque le passage d'un état de conscience à un autre. Produit par la combinatoire de deux éléments, le hasard et la nécessité, ce processus opère par une série de changements quantitatifs dans les limites de l'état précédent et provoque un changement qualitatif qui instaure la nouvelle conscience. Le passage d'une conscience à une autre change radicalement notre vision du monde et de la vie.
Toutes les périodes de transition sont marquées par de grandes crises, et le passage s'avère difficile, voire pénible. Or, la difficulté ne réside pas tant dans la transition que dans la réaction de l'humain face à tout changement. Identifié avec la vision de la conscience précédente par son mécanisme de survie, il se sent menacé par le changement. La difficulté vient alors de l'existence d'une double tendance, forte et opposée, à l'intérieur de l'individu même et à l'intérieur de son groupe d'appartenance. D'une part, il désire le changement, puisque la conscience antérieure n'est plus fonctionnelle pour sa survie, mais, d'autre part, l'inconnu de la conscience ultérieure représente un danger pour cette même survie, et il refuse le changement. Il s'agit d'une crise existentielle majeure, rien de plus.
De toute évidence, pendant des périodes de transition et de crise majeure, l'espèce humaine a besoin de sages pouvant lui faciliter le passage d'un état de conscience à un autre. Un simple regard sur l'histoire de notre évolution démontre que pendant ces périodes de crises, l'apparition de ces personnes extraordinaires est fréquente si bien que l'on peut parler de concentration. Celle-ci concerne autant un peuple, une partie de l'humanité que l'humanité tout entière. Des sages, des philosophes, des rois, des messies, des prophètes et, pour les temps modernes, des scientifiques et des technologues apparaissent spontanément. Tous, sans exception, sont habités par une grande volonté d'intervenir avec leurs actions et d'enseigner avec leur exemple de vie, pour éveiller les gens au besoin du changement et faciliter le passage à l'autre rive. Est-ce le hasard et la nécessité qui sont les causes de ces apparitions quasi spontanées, ou est-ce la réaction d'un système ouvert d'autorégulation, d'auto-organisation, d'autogénéres-cence et d'autotranscendance qui est intrinsèque à la nature de notre espèce ? Ce mécanisme appartient à son essence même. Personnellement, je suis prêt à accepter la deuxième hypothèse.
À l'image et à la ressemblance de l'univers, l'espèce humaine, dans son autonomie relative, détient tous les mécanismes nécessaires pour assurer sa survie et son évolution. Il en va de même pour les individus. L'autotranscendance lui permet de dépasser, dans son évolution ontogénétique, le plafond de son évolution phylogénétique, et de provoquer la naissance de sages et de messies. L'autotranscendance ontogénétique, pouvoir exclusif à l'espèce humaine, ne se retrouve pas ailleurs dans le monde animal ou végétal. Ce pouvoir naturel se déclenche quasi automatiquement pendant des périodes de grandes crises existentielles de l'espèce et provoque l'apparition de personnes extraordinaires qui vont nous guider pour faire le passage et la transition d'un état de conscience à un autre. Les sciences de l'homme les plus avancées permettent d'accepter cette hypothèse de travail. Heraclite et les Sages de son époque, appelés les présocratiques, apparaissent en Occident au cours d'une des plus grandes périodes de transition de son histoire. À cette même époque, de l'autre côté du globe, Lao-tseu, Bouddha, font leur apparition afin de servir la même nécessité. Notre espèce avançait dans son développement en réalisant le passage de la conscience mythologique à la conscience rationnelle. On passait ainsi du paradigme mythologique, qui projetait une image et une compréhension mythologiques du monde et de la vie, au paradigme rationaliste qui projette une image et une compréhension rationnelles du monde. Les causes et les effets du deuxième paradigme sont inclus dans notre monde et les sciences cherchent à les connaître. Dans le premier paradigme, les causes de notre monde se trouvent en dehors de lui. Peut-être est-il utile de rappeler que la conscience archaïque a précédé la conscience mythologique et que le passage de l'une à l'autre a été marqué par une crise existentielle majeure et l'apparition de grands personnages ayant facilité ce passage.
La contribution d'Heraclite dans la facilitation de cette transition est majeure, et toutes les études le laissent apparaître. Son enseignement, l'exemple de sa vie, ses fragments et les témoignages et commentaires portant sur ceux-ci le démontrent. Il a guidé l'Occident vers l'explosion rationaliste instaurée par ses successeurs : Socrate, Platon, Aristote. J'imagine la surprise des lecteurs spécialistes du sujet et leurs réactions à mes dires selon lesquels Heraclite, le dialecticien par excellence, a préparé le passage à la conscience rationnelle et l'émergence de la première vague des philosophes socratiques. Gérée par la logique formelle, la conscience rationnelle semble être tout à fait à l'opposé du matérialisme dialectique à la base du discours d'Heraclite. Ils ont raison en théorie, et pourtant les faits les démentent.
Le contenu sémantique du message d'Heraclite est beaucoup plus près de la révolution scientifique et philosophique actuelle que de celle de son époque. Nous nous référons à lui constamment ; il influence notre pensée la plus moderne, et les études et les recherches sur son œuvre se multiplient. Sa vision, indiscutablement holographique, est apparue, avec les Sages ioniens, vingt-cinq siècles plus tôt. Il s'agit d'un saut dans le temps qui n'a pas permis à son époque de profiter de sa pensée dialectique et d'y donner suite. La terre n'était pas prête à accueillir la semence; elle n'était pas propre à faire germer les graines disséminées par ces Sages ioniens.
Et pourtant, leur seule présence, abstraction faite du contenu de leur message, a réalisé une révolution majeure dans l'ordre établi de leur époque. Cette révolution a secoué les fondements de la conscience mythologique et a fait s'écrouler sa forteresse. À la place de cette conscience a émergé ce (que l'univers a préparé dans l'évolution de notre espèce. L'univers travaille à long terme. Dans son processus évolutif, l'homme sapiens sapiens, en déclenchant le développement extraordinaire de son cerveau, qui a doublé en volume, ne pouvait que passer par le développement d'une conscience rationaliste. La vague socratique a ainsi fait son apparition avec tout ce qu'elle a entraîné au siècle d'or d'Athènes. Heraclite et les Sages sont à la base de ce changement, même s'ils n'ont pas influencé la suite. Sorte de « continuité en différé » dans le processus de notre évolution, ce phénomène revient souvent dans l'histoire de l'humanité.
Cette conscience rationaliste a géré le monde jusqu'à nos jours, mais je pense que nous sommes en train de traverser une nouvelle phase de transition majeure qui se manifeste par des crises existentielles profondes. Le prochain état de conscience apparaît déjà à l'horizon. Cette nouvelle conscience - la conscience holographique - nous introduit au paradigme holographique. Dans les limites de cette nouvelle vision du monde et de la vie, les effets sont locaux mais les causes sont globales, universelles. Heraclite, alors, est plus que jamais présent. Mais cette fois, les grands sages qui nous conduisent sur l'autre côté de la rive sont les grands scientifiques de la physique quantique, de la biologie moléculaire, de la psychologie transpersonnelle et de l'intelligence artificielle. Le voyage semble long, et la transition plus que pénible. Que Dieu nous garde !
C'est avec grand plaisir que j'ai accepté de répondre aux questions de l'auteur, mon ami Jean Bouchart d'Orval, et cela au meilleur de ma connaissance. À la deuxième lecture, mes réponses ne me semblent ni pertinentes ni satisfaisantes, mais je ne peux faire mieux. Avec l'âge et l'expérience, je deviens de plus en plus humble et je peux me permettre de me présenter tel que je suis. C'est ainsi que je me livre à mon ami, ici et maintenant.
En lisant son texte, j'ai été agréablement surpris par ses commentaires libres des fragments d'Heraclite. Avec un art discret, il nous prend par la main pour nous faire visiter le paysage insolite du sage Grec. Il ne se dépense pas en commentaires littéraires, mais préfère prendre le bâton-témoin de la main de ce qui est essentiel à chaque fragment, et continuer la course avec nous. Il s'enchaîne sur la dialectique de l'auteur, et prolonge le mouvement avec un discours clair et souple qui ne brusque pas notre entendement. Je peux même dire qu'il nous introduit avec douceur dans le labyrinthe du discours d'Heraclite. Ses courtes références aux grandes traditions et aux sciences contemporaines projettent la dialectique des fragments hors de leurs limites. Mais ce qui donne une qualité spéciale à ce livre est la pensée personnelle de l'auteur, qui anime les commentaires. Il fait preuve d'une intelligence pénétrante.
Les commentaires libres de Jean Bouchart d'Orval ont le mérite de toucher et de sensibiliser mon écoute, d'augmenter ma réceptivité, et de me laisser emporter. Il provoque ma méditation et me permet ainsi de glisser dans le monde merveilleux d'Heraclite.
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